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    ÔTEZ CE VOILE QUE JE NE SAURAIS VOIR …

     

    Injonction « laïcarde »

    ou manière de se demander quelle liberté il convient de défendre ? 

     

    L’article de Xavier Théry (pour Causeur), publié par le blogue Garrigues et Sentiers le 15 mai rappelle opportunément, à l’appui des constats et réflexions qu’il expose, que nous sommes appelés à vivre durablement avec des musulmans à nos côtés : 10 à 15% de la population à l’horizon de 2050 (pour 6 à 8% aujourd’hui), en regard de 10 % de catholiques (mais pour eux l’estimation avancées est peut-être basée sur des critères un peu minorants) - protestants, juifs et bouddhistes déclarés continuant à ne compter respectivement pour pas plus de 1%[1].

     

    Il en découle que la laïcité qui agence notre société en tant que mode de protection de la liberté de conscience et d’organisation du pluralisme religieux, doit être recadrée pour qu’elle réponde aux situations nouvelles que font apparaître cette présence permanente d’une nouvelle religion et cet équilibre interconfessionnel inédit. Et d’autant plus si l’intégration du fait religieux dans la république est désormais à envisager en se représentant « une France composée de 80% d’athées ou de sans religion » (contre probablement plus de 50% actuellement).

     

    Recadrée, mais non révisée, car l’histoire séculaire de nos affrontements religieux (ou sur la question des religions) et le parcours de pacification qu’avait été emprunté la république au début du XXème siècle attestent, pour l’une, de l’impérieuse nécessité de mettre en avant dans nos lois fondamentales la liberté de croyance et de non croyance et, pour l’autre, de la pertinence de la ‘’laïcité à la française’’ comme instrument de régulation juridique et sociale de la diversité des appartenances et des convictions.

     

    Une pertinence que deux raisons invitent à garder à l’esprit. La première tient à ce que si les revendications confessionnelles ne font plus couler le sang, elles demeurent porteuses d’une radicalité qui est susceptible de passer du demi-sommeil à la virulence en à peine quelques semaines - les manifestations dites ‘’pour tous’’ en ont fait la démonstration. La seconde renvoie à la violence qui est contenue dans tout antagonisme qui traverse la société française - une violence qui pour être ordinairement verbale à présent, n’en atteint pas moins un degré incomparablement élevé par rapport à ce que les nations voisines donnent en exemple -  et qui suggère que les passions et l’acharnement propres aux conflits religieux d’autrefois sont passés dans nos oppositions politiques et peut-être plus encore dans nos débats sur les questions de société, auxquelles au demeurant est aujourd’hui renvoyé le sujet de la coexistence des cultes.

     

    Ceci étant, le constat des polémiques incessantes sur le triptyque islam-immigration-intégration a tout pour donner à penser que s’agissant du recadrage de nos normes laïques qui s’impose, on est malheureusement devant un exercice des plus incertains. Le voile, en ce qu’il est d’abord abcès de fixation pour ces polémiques, y a sa large part.


     

    Dans ces polémiques, la thématique du voile s’est vu affecter

    la place de la ‘’mère des batailles’’.

     

    Pour les mauvaises fois de tous bords qui s’en sont saisies, le sujet du voile était singulièrement propice pour convoquer à l’encontre des musulmans les images qui donnent libre cours aux pulsions xénophobes et au racisme. Pour les bonnes volontés qui tentent de contrebalancer l’effet de leurs discours, il fallait par contrecoup privilégier également cette thématique, en mesurant par avance qu’elles auraient à faire face à une somme d’ignorance, de confusion, de préjugés et de contre-vérités. Le contre-message qu’il leur appartenait, et qu’il leur appartient, de marteler est des plus clairs : marquer ce qui sépare irréductiblement la laïcité républicaine, de par les valeurs et les principes auxquels elle se réfère, du déni de la liberté de croyance, de la discrimination ou de la ségrégation d’un culte et de la stigmatisation systématique et obsessionnelle de ses pratiquants et de son assise civilisationnelle, tout en réaffirmant que la République est indivisible et partant qu’elle ignore tout sectionnement communautaire de la nation et ne connaît que des citoyens égaux entre eux.

     

    Concernant l’islam ‘’de France’’, la démarche authentiquement laïque se définit par le but auquel elle s’arrête : faire en sorte que le pacte républicain inclue pleinement, et voie s’attacher à lui à la même mesure, tous les français musulmans - en leur prouvant d’abord qu’il est leur espace naturel, comme la configuration de la laïcité qui en est l’un des piliers fondamentaux est le cadre protecteur de leur foi, cadre dessiné et fortifié par la république au bénéfice de toutes les confessions et de toutes les libertés de pensée.

     

    Autrement dit, le régime et les dispositifs de la laïcité ont en l’espèce pour raison d’être de dégager les conditions grâce auxquelles la présence du culte musulman sera en quelque point du territoire que ce soit, aussi banale que peut l’être celle de la religion réformée - croyance minoritaire moins ‘’exotique’’ mais qui fut elle aussi jugée séparatiste et, au sens propre, intolérable - et son exercice individuel et collectif tout autant dépourvu de difficultés ou de tensions que l’est devenue la pratique de la foi protestante par celles et ceux qui la professent.

     

    Au regard du passé de guerres civiles, de persécutions et d’exclusion qu’on traversé les protestants - entrecoupé de 1598 à 1685 par l’apaisement relatif en vigueur sous l’empire de l’Edit de Nantes -, entre les premières condamnations prononcées à leur encontre sous le règne de François 1er et l’Édit de Tolérance accordé par Louis XVI en 1787, puis la proclamation de la liberté d’opinion religieuse par la Déclaration des droits de 1789, il ne semble pas que l’arrangement du culte musulman à la république présente des obstacles beaucoup plus insurmontables que ceux dont il a fallu triompher à la fin de l’Ancien Régime pour incorporer le protestantisme à un Etat catholique où la très grande majorité des populations, tous ordres et toutes couches sociales confondus, n’avait jamais seulement entrevu par le passé que l’unité de la foi, fût-elle maintenue par la force des armes et la fureur du feu, pût être battue en brèche. Et pour instaurer un pluralisme religieux dans une France qui communiait jusque là dans son statut de ‘’Fille aînée de l’Eglise’’ et où la légitimité des rois reposait sur la conformité de leur désignation à un ordre divin dont cette Eglise, dispensatrice de l’onction du sacre, était l’incarnation au sein du royaume, vis à vis des souverains successifs et parmi leurs sujets.

     

    La question du voile renvoie bien d’abord à l’arrangement des diverses confessions avec la république. Arrangement dont pour le catholicisme et pour le judaïsme les modalités ont été définies respectivement sous la III ème République et sous le Premier Empire ; pour les deux monothéismes qui font partie du patrimoine confessionnel français, si l’Histoire a amplement montré que rien n’était jamais acquis, il procède à présent d’un ajustement continu et en quelque sorte ordinaire. En revanche, pour le culte musulman tout reste pratiquement à inventer, et au regard de cet impératif, et donc du recadrage de notre laïcité qui en fait son premier enjeu, le voile souligne l’obligation d’en passer par une prise de conscience des contradictions à assumer et à s’efforcer de résoudre.

     

     

    Que dire encore du voile qui n’a déjà été débattu ? . . .

     

    Et d’où partir pour cerner la véritable nature et les enjeux de ce débat, sinon du cas des collégiennes ou lycéennes de confession musulmane qui dans l’espace scolaire, sont confrontées à l’interdiction du port des signes religieux ostensibles. C’est bien à leur propos, et dans cet espace parce que l’école est devenue après la Révolution le champ de bataille naturel des discordes et des luttes civiles autour du fait religieux, que les polémiques sur les marqueurs confessionnels sont nées et qu’elles resurgissent régulièrement sur des situations ponctuellement conflictuelles. Ces polémiques s’étendent naturellement au cas de toutes les femmes musulmanes qui ont affaire avec la prohibition du voile dans les activités publiques auxquelles elles apportent leur concours - les sorties scolaires en premier lieu. Et qui ont à compter avec la réprobation, voire l'animosité que leur valent le port du voile dans l’espace public - transports en commun, commerces divers, bureaux de postes, ou tout simplement terrain banal de la rue.

     

    Ces jeunes filles et ces femmes reçoivent cependant des soutiens provenant de milieux très divers : une syndication informelle et composite en faveur d’une tolérance ou d’une acceptation du voile où se distinguent notamment des représentants des sensibilités chrétiennes qu’on aurait naguère, du temps des mobilisations anti colonialistes, qualifiées de progressistes, des militantes féministes qui privilégient la libre détermination des intéressées à se voiler et des porte-parole de courants d’inspiration libertaire, ainsi que des individualités qui, par conviction personnelle, prennent a priori le parti de la liberté sans vouloir le mettre en balance avec d’autres considérations et engagements. Et outre l’encouragement qui leur est naturellement garanti de la part des fondamentalistes de leur propre univers religieux, elles trouvent dans d’autres confessions des appuis au sein des différentes variétés d’intégrisme où les contempteurs de la laïcité peuvent voir dans la défense de leur choix de porter le voile une occasion d’en découdre avec celle-ci et avec les principes républicains auxquels elle renvoie.

     

    Ces soutiens pèsent bien peu face à une vague de fond qui réunit dans l'acharnement mis à bannir les affichages publics d’une adhésion la religion musulmane, et au-delà dans l’antipathie ou l’hostilité qui s’adressent à n’importe quelle forme de visibilité de cette religion - pour l’hostilité, cela va des menus servis par les cantines scolaires aux constructions de mosquées -, tous les types de motivations et de partis-pris ligués contre l’islam en tant que tel. Une coalition que fédère l’intention d’ostraciser celui-ci et ses fidèles considérés pareillement comme des corps étrangers dont l’implantation sur le sol français (variante : en terre chrétienne) serait contre nature et funeste, et qui à force de cibler le voile dans le discours de ses partisans et de le citer à comparaître en témoin du bien fondé de son appel à la discrimination, conforte la position de celles et de ceux qui de bonne foi regardent la question du port du voile exclusivement en tant qu’enjeu de la liberté de conscience.

     

     

    . . . le vrai sujet étant l’islam dans la république,

    pour autant que ce ‘’dans’ soit traité comme la solution

    et non comme le problème.

     

    Pour l’islam de France, aux obstacles d’ordre culturel, économique et social qui viennent ralentir ou entraver le cheminement de son insertion dans la citoyenneté et dans les territoires de la république, s’ajoute cette coalition de rejets qui, fondamentalement, lui dénient d’un même mouvement - même si c’est à des degrés divers - le droit d’être présent au milieu des ‘’Français de souche’’. Et a fortiori dans un rapport d’égalité entre les croyants musulmans et ceux des religions convoquées par cette logique d’exclusion pour délivrer à la France le label attestant de ses ‘’racines chrétiennes’’ irréductiblement distinctives.

     

    Des rejets dont la matrice - les dénonciateurs d’une islamisation rampante fussent-ils ou non éclairés sur l’origine de leur phantasme - se situe dans le positionnement séculaire des religions musulmane et chrétienne en ennemis déclarés, dans la sanctification que chacune a accordée à l’aversion et aux guerres dirigées contre l’autre - aversion irrémissible engendrant des guerres impitoyables, des Croisades à Al-Qaïda et Daech.

     

    La disqualification de son concours à la francité qui est signifiée à l’islam de France se décline, pour une partie de la population française qui ne cesse de gagner en nombre et en hargne, sur l’ensemble des spécificités cultuelles propres à l’islam ‘’visible’’, toutes interprétées comme autant de sujets de discordance insurmontable avec la communauté française - celle-ci étant référée à la fois dans la configuration ‘’historique’’ qui est lui dessinée par le roman national et dans les traits qu’elle présente au début du deuxième millénaire.

     

    Ces causes de discordances sont pour partie identifiées dans les rituels et le calendrier attachés à la pratique de la religion musulmane, dans les obligations auxquelles les fidèles se conforment (les prescriptions alimentaires n’étant pas les moins mal tolérées), et dans l’origine géographique de la majorité de ces fidèles - une origine qui les désigne à l’un des racismes les plus enracinés sur notre ‘’autre bord de la Méditerranée’’ et qui leur a toujours valu d’être en butte sur notre sol ou sous l’ombre de notre drapeau à un mélange de défiance, de mépris et de dérision, et à une ségrégation inentamable.

     

    Quand elles n’appartiennent pas simplement à un imaginaire vénéneux, les discordances cataloguées dans le répertoire des récusations dont la naturalisation de l’islam est l’objet, en appellent à des craintes non fondées ou très exagérées que l’avenir a tous les moyens de dissiper - en considération notamment des intégrations qui derrière nous ont été des succès en dépit de particularismes confessionnels fortement marqués[2].

     

     

    Le parcours qui va de ‘’l’islam en France’’ à ‘’l’islam de France’’.

     

    En revanche, c’est à bon escient que les thématiques du débat autour de ‘’l’islam en France’’ se concentrent sur le point d’entrée par lequel cette naturalisation a la nécessité de passer.

     

    Point d’entrée (ou d’étape) qui pour ‘’l’islam de France’’, et pour qui individuellement y adhère, se confond avec le ‘’tri’’ qu’il leur revient d’effectuer dans le patrimoine de traditions assemblé sur les terres où l‘islam est implanté depuis des siècles, et avant tout  parmi les normes sociales et les modes de comportement privé et familial qui, souvent très antérieurs au monothéisme musulman ou non directement sourcé dans son message originel, sont incorporés à ce patrimoine. ‘’Tri’’ qui dans l’inventaire des codes qui régissent les différentes sociétés de l’aire musulmane, et dans les référentiels qui y façonnent les mentalités, requiert de procéder au partage entre ce qui est et ce qui n’est pas susceptible de s’accorder aux droits en vigueur et aux libertés consacrées dans l’Europe occidentale d’aujourd’hui.

     

    L’objet de ce partage ne doit laisser place à aucune ambiguïté : l’intellection et la prise de conscience qui ont à en décider ont pour borne le but qui lui est assigné - écarter tout ce qui dans lesdits codes et référentiels porte une incompatibilité avec les droits et libertés instituées dans nos sociétés -, et se voient strictement contenues dans la limite qui lui est impartie - ne disqualifier rien d’autre que ce en quoi s’affirme une incompatibilité avérée.

     

    En notifiant à ‘’l’islam en France’’ l’exigence de départage normatif, on ne méconnait pas que toute civilisation, toute culture et toute société attendent d’être respectées - et, dans le principe, indéniablement à juste titre ; mais cette intimation ne crée assurément pour ses destinataires aucune obligation de la satisfaire sans conditions. Sauf à tomber dans un relativisme culturel qui ne serait rien d’autre qu’un indifférencialisme éthique. Un indifférencialisme qui se refuserait à faire une distinction, par exemple, entre les états qui ont librement adhéré à la Charte des droits fondamentaux de l’UE et l’Arabie saoudite régentée par la législation et par l’arriération des mœurs qu’y impose le wahhâbisme ; ou, encore, qui renverrait dos à dos, comme investies d’une égale dignité, les sociétés démocratiques, libres et égalitaires de Scandinavie et l’Afghanistan sous l’emprise des talibans (et probablement vouées à y revenir), ou la Suisse ou la Norvège et les zones tribales du Pakistan[3].

     

    Certes, presser ‘’l’islam en France’’ de se détacher de codes et de normes multi séculaires qui traversent les sociétés incluses dans l’espace de la religion musulmane, faire de la démonstration de ce progressisme consenti la condition de sa reconnaissance comme ‘’l’islam de France’’, c’est prendre le risque de sur activer parmi les (jeunes) citoyens musulmans les tendances au repli communautaire. D’autant plus qu’à toutes les méfiances, aversions et discriminations que valent à ceux-ci le particularisme de leur religion, s’ajoute l’expérience qu’ils font par eux-mêmes du statut inférieur qui lui est réservé à tous égards dans une société dont on ne cesse de leur rappeler qu’elle est entièrement ce qu’en a fait son passé chrétien et qu’elle appartient aux seuls héritiers de ce dernier.

     

    Et l’appartenance a la religion musulmane, effective ou présumée, valant ainsi déjà à elle seule relégation - une relégation entretenant chez ses fidèles un fond grandissant de frustrations -, l’incitation à l’intégration dans la nation assortie d’une exigence de mise en conformité avec le corpus juridique et culturel dans laquelle celle-ci se reconnaît, s’expose à provoquer une résistance ‘’du faible au fort’’ ; une résistance qui conduirait en particulier à ce que l’injonction adressée par la république aux musulmans de France de renoncer à des représentations et à des critères de conduite enracinés dans l’étendue et dans l’histoire de l’aire islamique, aboutisse seulement à dresser face à face deux résolutions antagonistes qui tiendront les obligations que respectivement elles invoquent pour identiquement non négociables.

     

    Toutes ces objections sont évidemment sérieuses, mais au risque d’aller au devant de critiques attendues, on soutiendra qu’aucune n’est finalement recevable : si prises une à une, rien ne les infirme directement, elles tombent en effet d’elles-mêmes dans leur ensemble pour la simple raison qu’il n’y a en réalité pas matière à débat. On peut le regretter selon ses options philosophiques ou politiques, suivant la conception qu’on a de la société, mais la France étant ce qu’elle est, la république et la nation y étant conceptualisées comme elles le sont, ‘’l’islam de France’’ ne sera jamais admis comme tel si outre évidemment sa conformation à la loi, il ne se fond pas dans le pacte républicain - comme le catholicisme y est venu -, non seulement en souscrivant à ses clauses les plus affirmatives de la neutralité religieuse de l’Etat et des institutions publiques, mais également en déférant aux codes du vivre ensemble qui en découlent.

     

    Et si, au-delà de l’acquiescement à ces codes, il ne s’aligne pas sur les libertés et les droits dont le corps social s’est doté - un alignement qui lui est bien sûr demandé en premier lieu concernant les libertés et les droits qui ont été solennellement légués par la Révolution et par l’histoire post révolutionnaire, mais de façon encore plus significative peut-être, vis à vis de ceux bien plus récents qui ont été difficilement conquis sur les ‘’questions de société’’ : on touche là sans doute, pour l’islam, au facteur décisif s’agissant de son incorporation à la société française dans la mesure même où les bases des comportements personnels sont intiment en cause.

     

    S’aligner signifiant en l’espèce pour l’islam de France se mouvoir au milieu de ces libertés et de ses droits en percevant que dans la citoyenneté française, ils ont pris rang et acception d’acquis, à l’instar de toute garantie posée par la loi, et de constituants de l’ordre social légitimés par un consentement démocratique. Et en les considérant comme partie intégrante de la normalité de la société au sein de quelle il s’est implanté. Banalisation du regard et du jugement dont on peut escompter qu’elle agira en sorte que progressivement, les français musulmans en viennent à se servir des lois correspondantes à peu près comme le font leurs concitoyens ; à cet égard également l’exemple des catholiques et de leur rapport aux lois porteuses d’émancipations combattues par leur Eglise fournit probablement le référent le mieux approprié.

     

     

    Le voile, un débat inutile,

    ou une occasion bienvenue de réapprendre les bases de la laïcité ?

     

    Dégagée de la problématique de l’insertion de l’islam dans la société française et de sa naturalisation en tant qu’islam de France, la question du ‘’droit au voile’’ se resserre sur la contradiction que l’affirmation de ce droit est susceptible de porter au corpus républicain du vivre ensemble, à travers l’idée de la laïcité qui s’y intègre, ainsi qu’aux valeurs que nous partageons avec les sociétés démocratiques d’Europe occidentale.

     

    Vis à vis du corpus républicain, la revendication du port du voile s’analyse hic et nunc sous l’angle de la polémique qui s’est installée dans le débat civil et politique et qui met globalement en cause l’affichage en public de signes d’appartenance religieuse.

     

    Ces signes d’identification ont presque perdu toute visibilité dans les confessions chrétiennes, les religieuses catholiques constituant à cet égard l’exception la plus souvent rencontrée - du moins pour celles qui ne sont pas ‘’en civil’’ ; mais comme pour les clercs qui se signalent également dans l’espace public par leur habillement, la tenue qui s’accorde à leur état est très majoritairement perçue comme un vêtement professionnel distinctif, à l’instar des uniformes des facteurs, pompiers, policiers …

     

    Cette visibilité est présente en revanche pour la religion musulmane et pour le judaïsme. Toutefois, concernant ce dernier, on observera qu’à l’opposé du traitement réservé à l’islam, l’exposition de ses pratiques vestimentaires est curieusement occultée dans les controverses actuelles : les violences en lien avec le port de la kippa sont certes régulièrement dénoncées par les institutions juives, et leur augmentation entre pour beaucoup dans la perception qu’ont les juifs ‘’religieux’’ d’une aggravation de l’insécurité qu’ils subissent au quotidien, mais, indirectement, elles attestent aussi de ce que l’observance de cette prescription est largement offerte à la vue là où le judaïsme orthodoxe est le plus présent ; il en va de même, quoique ce soit à une échelle plus réduite, pour les autres prescriptions en lien avec l’habillement, et l’hypothétique conciliation entre cet affichage confessionnel très contrasté (et le plus souvent incompris) et la perception dominante de la laïcité n’est pratiquement jamais mise en question.

     

    Ceci étant, le problème qui est passionnellement agité sur le sujet des signes religieux ostensibles possède cette étrangeté de n’avoir pas de raison objective de se poser.

     

    Affirmation qui a sûrement tout pour étonner et déranger, mais qui argue de ce que ‘’la laïcité à la française’’ dispose sur ce sujet de toutes les réponses aux interrogations de portée générale comme aux cas particuliers, ou de toutes les références et repères sur lesquels une réponse accordée aux valeurs républicaines peut s’appuyer. Ses normes, les jurisprudences qui les ont précisées et enrichies, et la doctrine sur laquelle elle se guide pour réguler l’économie des droits qui en appellent à son arbitrage, sont en effet infiniment plus clairs que les disputes continues à son propos ne le laissent entendre - l’impression contraire venant de l’ignorance qui domine le débat ou des arrière-pensées qui le confisquent, et des arguments que l’une ou les autres font prospérer.

     

    Le principe que cette laïcité met au-dessus de tous les autres (cf. la loi de séparation de 1905 et son article premier) est la liberté de conscience - la liberté d’opinions ‘’même religieuses’’ (même ayant ici, historiquement, le sens d’y compris) proclamée par la déclaration des droits de 1789 et que la république a toujours considéré comme son legs le plus précieux parmi ceux reçus de la Révolution. Seule la manifestation de ces opinions est soumise à une réserve, qui tient dans la seule condition « (qu’elle) ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».

     

    Le moyen qu’elle a mis en œuvre pour garantir la protection de la liberté de conscience - et le libre exercice des cultes qui en est le corollaire - et tout autant la reconnaissance du droit à l’abstention de toute croyance religieuse, réside, à travers la séparation des églises et de l’Etat, dans la notification que ce dernier se fait à lui-même de sa neutralité absolue en matière religieuse. Vis à vis de toutes les confessions, cette neutralité assure qu’aucun culte ne sera ni favorisé ni discriminé, et plus encore qu’aucun d’entre eux ne sera en capacité de tourner à son avantage ni d’influencer la législation de la république, la loi étant par essence l’expression de la volonté générale et n’ayant d’autre source que la souveraineté nationale qui formule cette volonté.

     

     

    De la codification d’un vivre ensemble

    à l’usage raisonné d’un savoir-vivre.

     

    Rapportés au traitement de la question des signes religieux, ce principe et ce moyen dégagent le cheminement de la réflexion qui s’accorde au pacte républicain par sa cohérence avec les contours et avec l’esprit de la laïcité que ce dernier a validés.

     

    La loi - élevée au niveau où elle proclame les droits constitutionnels - dicte le respect de la liberté de conscience ; il découle de cet impératif qu’elle ne peut interdire le port volontaire de signes d’identification religieuse, ou perçus comme tels, qu’aux agents de la république dans l’accomplissement de leurs fonctions où ils sont soumis à l’obligation de neutralité des autorités publiques, et dans le cadre scolaire en vertu des dispositions qui sont venues trancher la longue bataille entre cléricaux et républicains sur l’école.

     

    Pour le reste - entendu comme recouvrant tous les autres aspects de la problématique du signalement confessionnel dans l’espace public -, la réponse aux contradictions qui, par la force des choses, apparaissent dans la recherche d’un agencement consensuel entre normes laïques édictées par la loi d’une part et prescriptions respectivement attachées à chaque culte d’autre part, renvoie à une notion totalement absente dans les débats actuels : celle de civilité, traduction citoyenne de la courtoisie ordinaire entre particuliers.

     

    Une civilité républicaine, qui est complémentaire (et quelquefois accommodante sur des points relativement secondaires) par rapport aux dispositions légales et aux diverses règles qui concrétisent le caractère laïque de la république, et en même temps constitutive d’une politesse civique qui enjoint de ne pas projeter dans l’espace partagé avec ses concitoyens les marques fortement et indiscrètement distinctives d’une appartenance religieuse. Ou, à tout le moins, de ne pas se déterminer à le faire sans avoir envisagé l’impact de cette projection sur les sensibilités des concitoyens visés ni les effets en retour qu’on risque d'entraîner : appréciation qui sera bien sûr nuancée selon le contexte où elle aura à se former-  moment, conjoncture, tensions qui s’y font jour - et en fonction de considérants tels que le signe d’identification concerné et le cadre ou le milieu où ce dernier sera affiché. Et qui exclut a fortiori de manifester de façon ostentatoire, c.a.d. outrancière, voire provocatrice, cette appartenance religieuse.

     

    Mieux encore qu’un vivre-ensemble accordé au pluralisme confessionnel et philosophique, cette notion de civilité détermine un savoir-vivre républicain qui en appelle à la mesure et au tact en tant que premiers garants et  régulateurs de la tolérance. Et dont le partage trace sans doute la dernière ligne de défense face aux passions qui interagissent au service de la ségrégation et de l’exclusion et qui menacent de tout emporter.

     

    Didier Lévy

     

     

     


    [1] Sachant que toute statistique ne rend évidemment compte de la réalité que sous la forme que lui donnent les données qu’elle se consacre à mesurer à partir des critères et des catégories que respectivement elle se fixe et délimite au départ. En l’espèce, il manque sans doute au décompte présenté la catégorie des catholiques "croyants-non croyants", chez qui coexistent la foi dans une transcendance de configuration judéo-chrétienne et un rapport aux dogmes et aux codes moraux enseignés par l'Eglise qui leur fait tenir l’énoncé des uns et des autres pour complètement inaudibles (observation valant par conséquent pour le pourcentage d’athées ou de sans religion donné au paragraphe suivant).

    [2] cf. l’acculturation à une France laïque de migrants originaires de catholicités aussi ‘’typées’’ que pouvaient l’être respectivement celles de Pologne ou de l’Europe du sud, ainsi que la discrète adjonction à notre paysage cultuel du bouddhisme et d’autres confessions non chrétiennes des réfugiés d’Asie du sud-est ou associés à l’immigration chinoise.

    [3] La confrontation avec le système de valeurs et de droits des états européens étant tout autant signifiante si on l’élargit à une société américaine qui perpétue les exécutions capitales.


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  • Des migrants bien dérangeants

    DES MIGRANTS BIEN DÉRANGEANTS !

     

    Depuis plus d’une semaine, une petite centaine de migrants campe dans des conditions précaires à la frontière italienne prés de Vintimille.

    Ils viennent du Soudan, d’Erythrée, du Darfour, de Syrie.

    Arrivés par bateau en Italie, après un voyage éprouvant où ils ont craint pour leur vie, ils veulent pour la plupart simplement traverser la France, pour gagner d’autres pays d’Europe.

    Mais ils ne le peuvent pas. Les gendarmes et la police française sont là, qui les en empêchent impitoyablement, et les ramènent à leur point de départ italien quand ils essayent de passer en France par train. Tous les trains sont fouillés tous les jours.

    Ils ont payé leur billet, parfois cher (107 euros jusqu’à Paris, 7 euros jusqu’à Nice).Ils ne sont pas contrevenants. Par ailleurs, la libre circulation entre les pays d’Europe existe. Non, leur seul crime est d’être en situation « irrégulière ».

    Une véritable traque aux migrants, une chasse à l’être humain honteuse, sévit en PACA, nous en sommes témoins.

    Sur place, sur les rochers à la frontière, la situation est difficile. Il y a là des hommes, et quelques couples, dont une femme enceinte, signalait un médecin bénévole.

    Les femmes et les enfants étaient regroupés jusqu’il y a quelques jours en gare de Vintimille, dans deux ailes inoccupées du bâtiment. Faute de point d’eau, la situation sanitaire n’est pas brillante, malgré tous les efforts louables de médecins italiens, de bénévoles, et de la population italienne, qui aide particulièrement les enfants.

    Sur les rochers, des particuliers et des associations ont apporté peu à peu des parasols, des couvertures, des matelas ; et distribuent eau et nourriture. Il n’existe que trois WC chimiques pour tout ce monde, et les réfugiés sont contraints de se laver dans l’eau de mer.

    Dénonçant une « urgence humaine », ils ne désarment pas.  Ils ne comprennent pas cette hostilité. La France est un des pays européens qui a accueilli le moins de réfugiés.

    Alors que 57 000 sont arrivés en Italie depuis janvier.

    Le Ramadan a commencé, et, malgré leur fatigue, ceux qui sont musulmans jeûnent dans la journée.

    C’est à nos portes, ici « près de chez nous », ce n’est pas un énième camp de transit vu à la télévision, les pieds dans ses pantoufles.

    Si une manifestation de soutien a eu lieu récemment, elle n’a réuni en France qu’une centaine de personne environ, peut être faute de bonne diffusion de l’information. Et en Italie, un millier.

    Ce que les migrants et les ONG demandent est simple : l’ouverture de l’Europe, et un débat public sur ce problème ; un partage numériquement équitable des migrants dans des conditions dignes et humaines.

    Mais il nous faut bien regarder les choses en face : une majorité de français de la région détournent le regard ; et plus grave, c’est le cas de beaucoup de chrétiens !

    Malgré un appel vibrant de l’évêque de Nice, qui clamait ce 18 Juin : « la dignité des personnes ne se marchande pas », et invite les catholiques à un effort particulier de dons de produits alimentaires et d’hygiène(gérés par le Secours Catholique), estimant que leur place est là, au secours de ces naufragés, les églises ne semblent pas retentir d’homélies et d’interventions vigoureuses, entraînant les paroissiens à aller à la rencontre de leurs frères , pourtant si proches…

    Nous n’avons pas entendu d’exhortations, d’appels à aller manifester ; nul car n’a été affrété pour permettre aux paroissiens éloignés de se rendre manifester sur les lieux, comme dans les récentes manifestations contre le mariage pour les personnes de même sexe.

    Le clergé aurait-il mis moins de zèle à relayer ces propos que la fameuse « prière du 15 Août » de Mgr Vingt Trois en 2013, contre le vote de la loi ?

    Pour être objectives, notons que les mouvements LGBT sont également très discrets…

    « Leur présence (celle des migrants) demande sûrement de nous déranger ! » dit encore Mgr Marceau dans son appel.

    L’évêque a raison.  Est-ce que les catholiques ne veulent pas être « dérangés » dans leur ronron dominical ? Aucune allusion à ce problème, qui pourtant s’étale aux yeux de tous, lors des communions solennelles de la semaine passée…Quel appel stimulant à la foi ce serait pour des communiants, que de leur montrer que la foi n’est pas faite de prières abstraites, mais du souci premier du prochain ! Il semble qu’à Nice, des scouts se soient mobilisés…tant mieux !

    Respectueusement interpellé à la sortie de la messe, un prêtre, visiblement gêné, nous a renvoyés sur le Secours Catholique.

    Le résultat de cette valse-hésitation ne s’est pas fait attendre : des non croyants militants font observer que l’indignation des catholiques est à géométrie variable ; et qu’ils semblent plus se soucier de qui le voisin a dans son lit, que de ce qu’il a, ou pas, dans son assiette, et de ses libertés fondamentales…

    Voici deux jours, le Pape François a lui aussi donné de la voix, et appelé l’Europe à : « ne pas traiter les migrants comme des marchandises ».

    En attendant, les migrants prient comme ils peuvent sur des serviettes de bain…..

     

    Michelle. C .DROUAULT

     

    * Dans un rapport circonstancié, l’ONU vient d’établir qu’elle suspecte l’Erythrée de crimes contre l’humanité . Il n’est donc pas surprenant que l’on cherche à fuir ce pays à n’importe quel prix….

     

    http://france3-regions.francetvinfo.fr/cote-d-azur/2015/06/19/l-eveque-de-nice-et-la-situation-des-migrants-ne-peut-se-satisfaire-de-parquer-des-humains-751953.html

     

    http://www.paris.catholique.fr/declaration-du-conseil-permanent.html

     

     

     


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    « Le  tout n’est pas d’avoir une jupe ! » avait assuré l’Archevêque de Paris en 2008, en évoquant la place des femmes -et des laïcs- dans l’Eglise catholique …

    Il avait ainsi provoqué la fondation du célèbre « Comité de la Jupe », destiné à lutter contre les discriminations envers les femmes dans l’Eglise.

    Nous pourrions le paraphraser, en ajoutant : « une jupe…encore faut il qu’elle soit de la bonne longueur ! »

    En effet, peut-on parler d’un harcèlement des jeunes filles sur leur apparence et leurs codes vestimentaires ?

    La semaine passée, une jeune fille de 15 ans a été exclue des cours (pas de l’établissement) d’un collège de Charleville Mézières, en raison du port d’une jupe noire « trop longue », que les autorités de l’établissement avait jugée constituer un signe religieux.

    Pourtant, la jeune fille retirait bien son voile à l’entrée de l’établissement.

    Nous ne connaissons pas les tenants et les aboutissants de ce conflit ; il est seulement probable que cette jeune personne et ses camarades-elles ont été plusieurs à arborer des jupes longues- ont voulu protester ainsi de façon pacifique contre une directive inefficace et contestable : la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école.

    Inefficace sur le fonds, car enfin s’il s’agit de ne pas laisser voir son appartenance religieuse dans l’enceinte de l’école, mais que chacun peut vous croiser dans le quartier, jusqu’à l’entrée même de l’établissement, avec un voile ou une kippa, cette appartenance est sue de tout le monde. La laisser au vestiaire dans l’espace scolaire est alors purement symbolique.

    Ce symbole est il important ?

    Depuis plus de dix ans qu’elle existe, cette loi semble n’avoir rien résolu. Le port du voile n’a pas régressé. Au contraire. Les violences diverses envers les femmes ont régulièrement augmenté, quelle que soit leur tenue. On a infligé des amendes à des femmes portant un « niqab » ; mais les faits d’agressions parfois mortelles sont toujours le fait d’hommes dans les quartiers où elles se produisent.

    Contestable, car on peut estimer que la loi de 2004 contrevient à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui stipule que nul ne peut être inquiété pour ses opinions philosophiques ou religieuses ; et que chacun est libre de manifester ses croyances, y compris au sein de l’espace public, du moment qu’il ne trouble pas l’ordre public. En cela, la loi récente peut être considérée comme discriminatoire.  Nous l’avons déjà mentionné, des mères d’élèves ont été ouvertement discriminées pour leur appartenance à la religion musulmane.

     

    Mais si nous revenons à la jupe, dans quelle situation ubuesque se trouvent donc les jeunes filles actuellement ?

    Si leurs jupes sont estimées trop courtes par leurs camarades, elles se font traiter de « salopes », voire de « putes ». (Ce qui ne serait jamais arrivé dans les années 60/70 avec la mode de la mini-jupe).

    Si les jupes sont trop longues, cette longueur est suspecte ; les enseignants les blâment pour port de « signes religieux ».

    Encore une fois, on réduit les filles à leur apparence physique, et on conditionne leur accès au savoir et leur tranquillité d’esprit pour étudier, à des normes, édictées par des assemblées majoritairement masculines*, ou par le groupe dominant des élèves de sexe opposé. Situation qui n’est aucunement celle des garçons.

    « La patrie est en danger », ironise le « Canard Enchainé » (… )» on va droit à la guerre civile (…) « Sara et ses camarades ont promis de porter des pantalons, mais de quelle forme ?

    Bouffants ? A pinces ? (….) « Il est urgent de saisir le Conseil Constitutionnel »…

    Merci à l’hebdomadaire de son ironie mordante, qui  démontre bien l’absurdité d’une telle polémique.

    « Est ce qu’on n’a vraiment pas autre chose à faire que de s’occuper des jupes des filles ? » demande à son tour un internaute retraité. 

    Hélas, Monsieur !

    Le « jeu de dupes » de « voir sous les jupes des filles » (selon la chanson d’Alain Souchon) est une des grandes affaires de ce monde, parce que le contrôle des femmes est un des grands enjeux du patriarcat.

    Le contrôle sur l’apparence des jeunes filles n’a pratiquement jamais cessé :

    Ma mère ne pouvait sortir du lycée sans gants ; je ne pouvais y rentrer en pantalons, sauf si il gelait ; ni porter de talons ou de maquillage … trente ans plus tard un professeur a réprimandé une élève de la classe de ma fille parce qu’elle portait un vernis à ongles voyant… (Seule nouveauté, la demoiselle aux ongles vernis a rétorqué calmement que cela ne l’empêchait pas d’étudier, et refusé de sortir).

    Récemment, des femmes politiques expliquaient dans un excellent documentaire sur France 5 comment leurs tenues étaient systématiquement commentées par leurs confrères députés ou sénateurs, et par les journalistes, avant même qu’on ne les questionne sur leurs idées ou leur programme.

    Pour exemple, la colère légitime de Nathalie Kokiuzco-Morizet , interviewée sur sa coiffure, et non sur son programme comme candidate à la Mairie de Paris…

    Nous pouvons en conclure que, de l’adolescence à la vieillesse, les filles et les femmes sont regardées avant d’être écoutées ; jaugées, cataloguées, accusées, par le regard de ceux là mêmes qui veulent continuer à avoir des droits sur elles, des droits sur leur corps et leur vie.

    Et l’énergie qu’elles dépensent à contrer ces manifestations de domination est au détriment de celle qu’elles pourraient mettre dans les projets, les recherches, les actions, les œuvres, dont elles sont les inventeures, et dont pourrait profiter davantage l’humanité.

     

    Un remarquable manifeste intitulé «  Laissons les filles tranquilles », signé par plusieurs groupes et personnalités féministes, demande l’arrêt de toutes ces tracasseries stigmatisantes et inutiles dès l’école :

     

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/24/laissons-les-filles-tranquilles_4599912_3232.html

     

     

    Michelle. C. DROUAULT

     

     

    * L’assemblée Nationale comprend 73% d’hommes…

     

     Sur le sujet, le film « Jacky au royaume des Filles » renverse la vapeur, et nous tend un miroir grinçant sur la domination masculine…


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    Etre un enfant en France semble être une situation aléatoire, assortie d'une protection à géométrie variable. La vulnérabilité de l’enfance ne paraît pas mettre à l’abri de l’intolérance ; et cela depuis fort longtemps.

    Les enfants Roms, expulsés sans ménagements de leurs campements avec leurs familles ; les enfants des banlieues, traités par la police comme d’éternels suspects potentiels ; les enfants sans papiers, traités comme des majeurs si ils sont isolés, ou placés en centre de rétention si ils sont avec leurs parents, dans une criminalisation grandissante de l’illégalité administrative : tous subissent une discrimination insupportable dénoncée depuis des années par les associations, tant laïques que confessionnelles.

    Sans que leur situation évolue beaucoup.

    Si le racisme actuel s’exerce surtout envers les immigrés africains, maghrébins, ou roumains, et les français antillais ou d’origine arabe, il fut une époque ou au contraire, mieux valait pour un enfant ne pas être trop blond…

    Un ouvrage remarquable paru en 2004, « Enfants maudits », de Jean Paul Picaper et Ludwig Norz,* retrace le calvaire vécu entre 1942 et 1960 par les enfants nés pendant la seconde guerre mondiale d’un père allemand et d’une mère française, et surnommés « enfants de Boches ».

    En 2004, on les estimait à 200 000.

    La paternité, réelle ou supposée, d’un allemand, exposait un enfant à quolibets, insultes, coups, brimades, de la part de beaucoup de ses camarades, souvent de son instituteur, et dans la majorité des cas, d’une partie de sa famille. Ainsi, une femme raconte comment, jusqu’à l’adolescence, elle avait été maltraitée par son grand père, vétéran de la guerre de 14/18, qui reportait sur elle sa haine des allemands, ennemi « héréditaire ».

    La blondeur éclatante, les yeux très bleu, attiraient une suspicion immédiate si le père était inconnu.

    Un tel ostracisme est le résultat du dogme patriarcal de l’appartenance de l’enfant au père, au seul sang du père. Car enfin, ces enfants avaient des mères françaises, ils étaient aussi fils et filles de françaises, autant qu’enfants d’allemands !

    Ces enfants ont grandi avec un tel sentiment de honte que la plus part n’ont pas osé parler de ces maltraitances, ni de leur cause, à leur conjoint  une fois mariés.

    C’est très tard qu’ils ont entamé des recherches, encouragés par les auteurs de cet ouvrage, et par l’association « Cœurs sans Frontières ».*

    En 2010, la Chancelière Allemande a décidé d’accorder aux enfants de couples mixtes qui connaissaient l’identité de leur père, la nationalité allemande en sus de leur nationalité française : ils sont devenus bi-nationaux. Certains ont même changé de patronyme ; ou bien accolé celui de leur père à celui de leur mère. Souvent, ils ont fait connaissance de leur famille allemande, oncles, tantes, demi frères et sœurs, plus rarement, de leur père si il était encore en vie.

    Ces récits font trembler :

    Le régime de Vichy s’en est pris aux enfants juifs, en les  forçant à porter l’étoile jaune dès l’âge de 7 ans , en les interdisant de jardin public, d’école, de loisirs et même de bicyclette  ; puis en les raflant pour les livrer aux allemands qui les envoyaient à la mort ; et la majorité des français n’a réagi que devant cette dernière atrocité.

    A la Libération, la France plongée dans le mythe de la Résistance massive a tourné sa haine vers les plus impuissants ; elle a tondu des femmes, et stigmatisé d’autres enfants, les « enfants de Boches ».

    C’est à dire que la notion de l’irresponsabilité des enfants devant leur origine n’était pas acquise ; celle de leur vulnérabilité, et des dégâts psychologiques irréversibles causés par les discriminations et la violence dans l’enfance, non plus. Malgré l’expérience de la guerre.

    L’est elle vraiment de nos jours ?

    Certes, une minorité éclairée par quelques psychanalystes et pédopsychiatres passionnés par l’enfance en a conscience.

    Cependant les faits de répression injustifiée envers des mineurs que nous citions plus haut permettent de douter  de la diffusion réelle des impératifs d’une véritable protection du statut d’enfant.

    L’actualité récente a de tristes échos : des politiques exhibent comme programme le fait de discriminer les enfants en vertu de la religion de leurs parents, et de supprimer une pratique vieille de trente ans : proposer aux enfants juifs ou musulmans des menus alternatifs sans porc dans les cantines scolaires.

    Après avoir vu leurs mères voilées interdites d’accompagnement de sortie scolaire, nul doute que certains enfants ne développent un fort sentiment d’exclusion et  peut être, de haine.

    Comment s’étonner qu’ensuite, ils aient la tentation de se jeter dans les bras de sectes qui jouent sur l’identité religieuse ?  Ce n’est qu’hypocrisie.

    Nous le rappelions dans un autre article : « malheur à celui qui blesse un enfant » ! 

    Mais les blesseurs d’enfants sont prêts à en piétiner des troupes entières si cela peut leur assurer le pouvoir…

    Le plus inquiétant a été la réaction des internautes sur les sites des journaux numériques : un large consensus de lecteurs se dégage en faveur de cette mesure aussi discriminatoire qu’inutile.  A gauche, des laïcards fanatiques crient victoire devant la disparition d’un « symptôme » religieux de plus qui « empoisonnerait » l’atmosphère. A droite, d’autres prétendent que la suppression des menus alternatifs favorisera le « vivre ensemble » ?

    Rendons grâce à ceux qui soufflent dans la soupe : un internaute fait une intervention remarquable en demandant le sens exact d’une telle mesure : le fait que chaque élève puisse choisir son repas a-t-il  créé des bagarres scolaires ? Evidemment, non ! Le fait de manger du porc est-il un élément de neutralité ? Et il fustige -à juste titre- les « interdits gratuits non fondés par une loi ». Le plus intéressant dans ce commentaire, est la remarque que les français possèdent une étrange capacité à DÉTOURNER LE SENS DES VALEURS.

    Ce qui est tout à fait juste.

    En attendant, il semble que l’on soit plus attentif à de telles futilités purement idéologiques, qu’à la sécurité des enfants à l’école, et à leur intégrité physique et morale : les autorités judiciaires n’avaient pas jugé opportun de renseigner l’Education Nationale sur les tendances pédophiles et les condamnations antérieures d’un enseignant du primaire, qui se trouve actuellement mis en examen pour viols sur mineurs…

    Etre enfant en France ? Courage, on finit toujours par grandir…..

     

    Michelle C. DROUAULT

     

    *1 Jean-Paul PICAPER, Ludwig NORZ, « Enfants Maudits », Editions des Syrtes, 2004

     

    *2 Cœur sans Frontières, Herzen ohne Grenzen,

     

         association franco-allemande des Enfants de la Seconde Guerre Mondiale


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    A l’occasion du 8 mars, ma réflexion s’est porté sur des évènements en apparence sans aucun lien entre eux, mais participant inexorablement du même système de domination d’une moitié de l’humanité sur l’autre.

    Le procès DSK nous a montré le visage particulièrement odieux de la version occidentale de cette domination, fait de mépris, d’injustice, et d’une violence symbolique inouïe :

    Nous y avons appris que n’importe quel homme (blanc de préférence) du moment qu’il a de l’argent et du pouvoir, peut acheter un ou des corps dont il peut user à discrétion (du moment qu’il ne va pas jusqu’à les tuer), et que la Loi ne trouve pas cela condamnable.

    Au tribunal, le prévenu de proxénétisme aggravé faisait face à des personnes prostituées, qui indiquaient la rémunération perçue pour une soirée avec l'intéressé, et décrivaient des relations extrêmement brutales,  et imposées. C’est à dire que même à l’intérieur de la relation « marchande » de la prostitution, il existe un code des services que le ou la prostitué-e accepte ou n’accepte pas, et que ce code n’avait même pas été respecté !

    Il est difficile de comprendre comment le discours du prévenu a pu être entendu par le tribunal : selon lui, il ignorait que ces personnes étaient prostituées ; elles auraient été simplement « libertines ». Si ces personnes étaient libres, et que certaines formes de relations leur ont été imposées par la force ou l’intimidation, alors il s’agirait d’agressions sexuelles caractérisées. Mais le tribunal n’a pas retenu cette notion.

    Nous avons vu face à face un homme qui manipule des millions, et des femmes qui ont raconté avoir été contraintes de se prostituer pour nourrir leurs enfants « parce qu’un jour elles ont ouvert le frigo, et qu’il était vide ». Cet homme, comme les autres, a donc profité de leur misère, mais à la misère, a ajouté l’humiliation. Une femme s’est décrite comme « empalée de l’intérieur » par un rapport de sodomie imposé.

    Cette femme a été violée. Nous soutenons qu’on peut violer une personne prostituée, parce que son corps n’appartient pas au client de manière complète et permanente, mais pour un temps et des services déterminés, et qu’il existe un consentement, même au sein de la relation prostitutionnelle.

    L’indulgence générale d’une partie de la presse, et d’une partie de la classe politique, envers DSK a brillamment démontré que les intérêts de classe et la solidarité masculine primaient sur les soi-disant idéaux humanistes professés par ailleurs par certains de ses défenseurs.

    Cerise sur le gâteau, les « Femen » venues seins nus clamer leur position abolitionniste de la prostitution, ont été vigoureusement interpellées. Foin de libertinage, il était question de les inculper d’ « exhibition sexuelle », mais à ma connaissance, les pouvoirs publics n’ont pas à ce jour sombré dans ce ridicule… La répression ne s’exerce donc jamais à l’encontre  des dominants, mais seulement contre les dominé-es qui se révoltent.

     

     

    Voici quelques jours, à l’autre bout du monde en Inde, Mukesh Singh, l’un des accusés du viol en réunion d’une jeune étudiante dans un bus en décembre 2012 a, depuis sa prison, exprimé son point de vue, et dit tout haut ce que certains hommes pensent tout bas :

    « Une fille convenable ne se promène pas dans les rues à 21 heures. Les filles sont beaucoup plus responsables des viols que ne le sont les garçons. Filles et garçons ne sont pas égaux.

    Les filles doivent faire le ménage et s’occuper de la maison, pas aller en discothèque et dans les bars la nuit, à faire des choses inconvenantes en portant des tenues « mauvaises ».

    Il n’y a que 20% des filles qui sont correctes  ».

    Puis, il a clairement expliqué que si la jeune Jyoti ne s’était pas défendue, et n’avait pas appelé à l’aide, ils l’auraient juste « laissée après se l’être faite. » Elle aurait du se taire et se laisser faire. »

    La suite est d’une violence considérable, mais au risque de choquer nos lectrices et lecteurs elle est importante : « Les 15 ou 20 minutes qu’ont duré l’incident, je conduisais le bus…La fille criait « au secours, au secours, aidez-moi ! » Un des jeunes a tiré quelque chose d’elle, c’étaient ses intestins qui sortaient…alors nous l’avons trainée à l’avant du bus, et jetée dehors ».*

    Rien ne pourra nous faire croire qu’il s’agit de « pulsions sexuelles ».

     Jyoti a été violée à l’aide d’une barre de fer rouillée, jusqu’à l’éviscération, et elle est morte de ses blessures. Son fiancé, qui a essayé de l’aider, a été battu sévèrement et blessé. ( Ce qui prouve qu’être accompagnée d’un homme ne sert à rien, c’est le seul fait d’être dehors qui est un crime !)

    Nous sommes devant des actes de haine et de barbarie.

    En Inde, les manifestations qui ont suivi la mort de Joyti ont été massives, et mixtes !

    Les coupables ont été condamnés à mort pour cinq d’entre eux. Hélas, la peine de mort ne résoudra pas le problème des violences envers les femmes.

     

    Quelle différence entre la personne « empalée de l’intérieur » par un homme sans respect, et la malheureuse Joyti, violée jusqu’à la mort ? Juste une question de degré.

    L’une a survécu pour témoigner, l’autre pas.

    Mais en France, à part les Femen, pas de manifestations.

    Pour la France, ceux qui méprisent les droits des femmes, ce sont toujours les « autres », les sous développés, les sans culture, les immigrés, les étrangers, les musulmans.

    Et les religions sont les grandes accusées de tous les maux.

    Aucun des deux hommes dont nous venons de parler n’est musulman ; et DSK est le parfait exemple de l’ « homme de gauche éclairé » qui ne se réclame d’aucune confession.

    La domination masculine est un fléau qui tue. Elle est internationale et trans-idéologique.

    Alors, en ce 8 mars, nous avons encore fort à faire !

    Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras….

     

     

    Michelle. C. DROUAULT

     

     

     

    *source : Reuters, article de Shelly Walla, traduction personnelle.


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